LE« LEI», DÉCRIÉ PAR LE FASCISME, EST LE PRONOM DE COURTOISIE DE L’ITALIEN CONTEMPORAIN

Le magasin féminin "Lei" (1952)

Comment le « Lei », décrié par le fascisme, est devenu le pronom de courtoisie de l’italien contemporain?

Comme nous le rappelle l’encyclopédie Treccani, l’italien contemporain utilise deux pronoms personnels dans les échanges directs :

– le tu (deuxième personne du singulier) en principe réservé aux rapports informels (amitié, famille, collègues de bureau, amis Facebook…)

– le Lei (pronom personnel féminin de la troisième personne du singulier) réservé aux rapports formels (rapports hiérarchiques, conversations entre personnes qui ne se connaissent pas…)

L’usage du voi (deuxième personne du pluriel) comme formule de politesse s’est quant à lui estompé ne survivant que dans certaines variétés régionales méridionales d’italien.

Ainsi et de nos jours en Italie, pour marquer le respect et traiter une personne avec courtoisie on s’adresse à elle comme si on parlait d’une troisième personne de sexe féminin.

Mais remontons un peu le cours du temps pour comprendre ce qui pourrait apparaître en français comme une originalité ou une avant-garde féministe (le elle féminin pour s’adresser poliment à un homme).

Jusqu’au 14ème siècle les pronoms personnels utilisés dans les dialogues et conversations étaient tu et voi. Les premiers témoignages de l’utilisation du Lei remontent au 15ème siècle mais c’est seulement entre le 15ème et le 16ème  siècle que l’usage du Lei devient prépondérant, probablement du fait de l’influence de l’espagnol usted.

On résiste toutefois à ce qui est devenu l’usage en persistant à utiliser aussi voi, faisant ainsi coexister simultanément les trois pronoms.

En 1938, le régime fasciste interdit par circulaire l’usage du Lei, considéré comme étranger, efféminé, et servile (son introduction rappelant la période de la domination espagnole) et impose le voi. On préconise au passage l’usage du tu (réminiscence de la Rome républicaine) entre camerati* et du voi (réminiscence de la Rome de Jules César) dans les rapports de subordination et entre hommes et femmes.

C’est probablement en réaction à cette injonction autoritaire aux dérives grotesques (on en était arrivé à rebaptiser Annabella le magasin féminin Lei) que le voi finalement disparait au profit du Lei après la Seconde Guerre Mondiale.

L’Italie est un pays récemment unifié, aux multiples et diverses subtilités linguistiques régionales, et c’est paradoxalement en voulant imposer une normalisation d’autorité que l’on est ici parvenu à le faire, mais dans l’exact autre sens.

*Camerata est appellation avec laquelle se désignaient réciproquement les fascistes et, de manière générale, les membres de formations d’extrême droite.