“FLORA” et “INSOMNIES” deux de mes nouvelles traduites en français

Spread the love

J’écris dans une langue qui n’est pas celle du Pays où je vis, mais il existe une version française de deux de mes nouvelles: Flora et Insonnie. Cette traduction, assurée par Jean Nimis, maître de conférence à l’Université Toulouse 2, ancien collègue et ami, me donne l’opportunité de partager ce que j’écris avec des lecteurs français.

 

Flora

 

 À Ricky, à son diminutif d’enfant gâté, à son jeunisme ridicule, à ses voyages spirituels dans des contrées lointaines, décrits avec une humilité exhibée, à sa rhétorique humanitariste, démentie par un ego surdimensionné, il m’est arrivé de souhaiter la mort. Et au fil des années je me suis persuadée que cela devait être une preuve irréfutable de ce qu’il y a eu de l’amour, qu’il y en eut beaucoup et qu’il fut intense. De cet amour qui ne construit rien, car l’amour ne doit pas construire et ne contient en soi aucun projet, même quand par la volonté ou par le caprice du destin il nidifie dans un autre être humain. Heureusement, le nôtre ne nidifia jamais quoi que ce soit. Riccardo est devenu père à un âge qu’aujourd’hui personne ne considère comme vénérable. Moi, rien : ventre sec ; et peut-être que cela a été une chance : je n’ai jamais eu la trempe accueillante d’une mère, je ne sais pas offrir mon corps à durée indéterminée, je peux le concéder quelques heures à un homme pour qu’il l’habite et le secoue, mais je dois pouvoir le reprendre quand je le désire, y compris de but en blanc, sans explications. Cela arrivait souvent avec Ricky, et pour un propos déplacé ou pour un geste brusque – c’était notre spécialité – je me levais et je le laissais couché sur le lit, le sexe en érection, comme un satyre frustré et fâché. Les arêtes de l’un coïncidaient avec les parties à vif de l’autre : deux êtres nés pour se meurtrir.

Je fixe la petite boule bleue du navigateur : je suis en train d’aller le retrouver. Son premier né m’a convoquée par téléphone. Qui sait où il aura trouvé mon numéro et le courage pour le composer. Je m’arrête quand je ne comprends pas si je fais avancer la petite boule dans la bonne direction : à pied, elle est lente, approximative, trompeuse. Paris m’a concédé l’alibi de ne pas conduire, une limite que Riccardo estimait digne d’une « bonne femme des années 50 ». Un de nos grands sujets de polémique : les « comportements typiquement féminins », les « comportements typiquement masculins », et ne pas savoir conduire s’accordait avec toutes ses convictions irritantes.

Le coup de téléphone du fils m’a trouvée en Italie, dans l’appartement laissé vide par la mort de ma mère : « Fabrizio qui ? Fils de quel Riccardo ? ». J’ai gardé quelque part la photo chiffonnée d’un nouveau-né avec des petits yeux de phoque, mais je ne me rappelais pas qu’ils l’avaient appelé Fabrizio. Sa mère pourrait être ma fille ; moi, l’amour de jeunesse, la femme plus experte, elle, l’amour adulte, plus jeune de vingt ans. Quelque chose en moi m’avait brûlé à l’intérieur quand j’avais reçu cette photographie : on regrette aussi les enfants qu’on n’a pas voulus quand on ne peut plus en avoir.

Je ne sais pas être ponctuelle quand il ne s’agit pas de travail : la ponctualité me semble superflue quand l’enjeu n’est pas celui de se sustenter. Et puis une étrange indolence me rend peu coopérative quand on m’impose d’abandonner mon écosystème pour en recréer un autre, ailleurs: j’aimerais toujours rester, inconfortable s’il le faut, dans la situation, dans la condition présente. Ainsi, ce matin, tandis que je pensais à Ricky, à comment je le retrouverais, je me prélassais, blottie sur le divan poussiéreux de ma mère, frigorifiée et affamée, mais sans me décider à me lever, sans abandonner ma position incommode pour m’habiller, manger un morceau et chercher l’adresse de la « Résidence pour personnes âgées » où on l’a mis au rancart.

Et maintenant que j’y suis enfin, devant cette résidence, avec mes vingt minutes de retard prévisibles, je n’ai pas le courage d’entrer. De l’extérieur, on dirait une maison de repos comme une autre, distinguée et déprimante : une cour intérieure avec des pelouses fleuries et des bancs, des arbres plantés avec soin pour être au frais pendant l’été, des portes bleues, des fenêtres blanches, une façade en briques. Ricky a soixante-deux ans, trois de moins que moi, et je n’arrive pas à me faire à l’idée que le temps pendant lequel nous avons été séparés, ces vingt ans passés dans deux pays différents, l’aient transformé en un vieillard, lui qui, sans même parler de vieillir, ne voulait pas grandir.

À l’accueil on me dit que le docteur Longato m’attend au premier étage, mais adossé à la porte de son bureau je me heurte à un garçon en jeans et chemise, plongé dans un livre de philosophie. Il semble content de me reconnaître, me serre la main et me rappelle que nous nous sommes parlés au téléphone. Il doit avoir dix-huit ans ou quelque chose dans ces eaux-là. Un bel homme, comme son père. Quelques phrases de circonstance avant que la porte ne s’ouvre et que le médecin ne nous jette un coup d’œil et nous voilà assis face à son bureau, côte à côte. Sans sa blouse blanche, le petit homme rubicond aux joues couperosées qui nous a reçus ne ferait pas penser à un médecin, mais plutôt à un client assidu et oisif de quelque café de village perdu. Il explique que Riccardo souffre d’une forme de démence modérément grave qui lui concède, avec un peu d’aide, une certaine autosuffisance dans la vie de tous les jours. Les dégâts les plus importants concernent sa mémoire et son discernement. Ses facultés sont fluctuantes : il a des journées et même des semaines très positives, durant lesquelles il reconnaît les gens de sa famille et le personnel et montre qu’il sait où il se trouve et à quel moment de sa vie, mais elles sont suivies de phases de durée variable durant lesquelles il perd la notion de l’espace et du temps et en vient à repousser ses proches comme des étrangers importuns.

« Je suis contente de le revoir, même si je préfèrerais que ce soit ailleurs. Mais je ne comprends pas pourquoi vous m’avez cherchée ni ce que je peux faire pour lui… ou pour vous. »

« Voyez-vous, Carla, Riccardo n’a jamais été un patient particulièrement difficile, mais ces trois dernières semaines il a commencé à se réfugier dans une dimension imprécise, dans laquelle – et c’est là la seule certitude – votre relation a pris fin depuis peu. En soi, la chose n’aurait aucune importance si ce n’est qu’il refuse de s’alimenter en protestant contre le fait qu’on le contraint à rester ici : il affirme qu’il doit absolument vous retrouver pour vous expliquer quelque chose d’important. Et puis, il a agressé plusieurs fois le personnel de service, il peut être violent. »

« Je comprends. Enfin, non : que devrait-il m’expliquer ? »

« C’est précisément ce que nous ne savons pas, et c’est pour cela que nous vous avons appelée, pour que vous nous aidiez à trouver une réponse et à le calmer. »

« Je ne crois pas être la bonne personne… Je n’ai jamais su le calmer. »

« Il nous faut juste comprendre où il s’est échoué, sur quel événement du passé. »

Je me tourne vers le garçon et je dis : « Fabrizio, je crains de ne pouvoir vous être utile, je suis désolée. »

« Mais vous pourriez au moins essayer », me répond-il, insistant.

« Il ne vous reconnaît pas vous qui êtes de sa famille, pourquoi devrait-il me reconnaître moi, vingt ans après ? J’étais un peu différente il y a vingt ans… », dis-je quelque peu embarrassée en passant la main dans mes cheveux.

« Il n’est pas nécessaire qu’il vous reconnaisse, il suffit que vous parveniez à comprendre de quoi il est en train de parler. »

« Mais je vais entrer dans sa chambre comme ça ? Qui suis-je ? Dois-je lui dire qui je suis ? Cela me semble… Excusez-moi… mais vraiment il me semble que c’est un peu idiot. »

« Si vous ne vous sentez pas de le faire, n’insistons pas, mais cela n’est pas si étrange après tout. Riccardo parle beaucoup avec Fabrizio, même si en ce moment il ne le reconnaît pas, en tout cas pas comme son fils. Vous pourriez entrer avec lui. Fabrizio pourrait vous présenter, lui dire qu’il vous a retrouvée. Il n’est pas dit qu’il comprenne, mais peut-être parlera-t-il avec lui comme il le fait ces jours-ci, peut-être ressortira-t-il cette histoire et vous pourrez l’aider à comprendre. »

« Mais ta mère est d’accord ? », dis-je tout-à-coup, soupçonneuse.

C’est à cet instant que la porte s’ouvre : Sara. Je me lève et je m’avance vers elle. Je lui serre la main, lui souris. Elle n’a pas beaucoup changé. Nous sommes ensemble, dans la même pièce, et sa silhouette menue, élancée, gracieuse, a aujourd’hui l’âge que j’avais quand nos biographies se sont croisées à cause de Ricky. Comme Sara, je suis ce que l’on définit comme « une femme agréable pour son âge », mais mon âge m’exclut des dynamiques de la séduction tandis qu’elle y a toujours toute sa place. Ne plus être un objet sexuel en puissance : une synthèse cruelle mais honnête de comment on perçoit d’un coup, douloureusement, sa propre sénescence ; et c’est d’autant plus inacceptable quand on a été désirable. Sara est encore une femme pour la plupart des mâles en circulation tandis que je ne le suis plus que pour une petite minorité. Nous nous étudions, un peu embarrassées. J’ignore ce qu’elle est en train de penser de mon aspect aujourd’hui pendant que je pose sur sa peau encore ferme, seulement effleurée ici ou là par quelque imperfection, un regard curieux, admiratif, mais pas envieux. C’est aux alentours de 45 ans que Riccardo est tombé amoureux de Sara, et c’est à 45 ans que, même « bien conservée », j’ai dû faire face à une donnée biologique inéluctable : j’étais, et à plus forte raison je suis, trop vieille pour une relation avec un homme de mon âge.

En présence de Sara, qui sait pourquoi, je cède. Peut-être à cause de ses yeux de biche savamment maquillés, de ses regards timides, de ses doigts fuselés avec lesquels elle tourmente ses cheveux et rajuste à plusieurs reprises sa jupe sur ses belles jambes bronzées… J’éprouve une inexplicable attraction pour cette femme au corps nerveux et délié. Le médecin continue à parler, à expliquer, à argumenter, mais j’ai déjà pris ma décision et je m’absorbe dans l’observation des traits de la mère et du fils : Fabrizio semble n’être que le fils de Riccardo, il ne ressemble pas du tout à sa mère.

Tandis que je suis Fabrizio dans les couloirs de cette pension désolante où flotte une odeur persistante d’aliments trop cuits dans des récipients trop grands, je me demande quel rôle a pu avoir Riccardo dans ma vie. Après lui, il n’y a eu que des relations brèves avec des hommes agréables et comme il faut, dont je n’ai jamais voulu à mes côtés, même quand ils auraient simplifié mon quotidien. Je romps le silence avec une question stupide, une de celles que je ne supporterais pas :

« Quel type de père a été Riccardo ? »

Surpris, Fabrizio se tourne vers moi mais ne montre aucune hésitation :

« Doux, compréhensif, affectueux. Un papa gâteau. »

Ricky, un papa gâteau… J’en viens presque à soupçonner qu’il n’y ait quelque confusion sur la personne. Lui qui était capable de te dévisager avec mépris pendant que tu pleurais et t’intimait de « te donner une contenance ». Un jour je l’avais appelé bouleversée après avoir assisté à l’accident d’un voisin : il avait raccroché après quelques secondes en disant avoir beaucoup de travail à finir. Quand Ricky utilisait le mot « travail » il n’entendait pas nécessairement une tâche professionnelle : même un livre à finir de lire en vue d’une recension pour un club de lecture faisait partie du travail. Les livres étaient, avec le sexe, la seule chose qui nous unissait, mais eux aussi parvenaient à nous faire nous disputer. Quand il lisait, il ne voulait être ni dérangé ni interrompu et mes bavardages le rendaient irritable.

Fabrizio pousse une porte et le voilà devant moi, de profil, assis sur une chaise face à une table encombrée de livres empilés et d’autres éparpillés. Je ne m’étais pas préparée au fait que vingt ans aient pu le transformer banalement en une version plus maigre et plus ridée de lui-même, une version au regard doux et éteint, plongé dans un examen énigmatique du mur qui lui fait face. Tout ça pour ça ? Nous aurions presque pu vieillir ensemble, me dis-je en oubliant que c’est lui qui s’est lassé de moi et que nous n’avons jamais réussi à passer plus de deux heures dans la même pièce sans entrer en guerre. Impossible d’imaginer que ce sexagénaire à la tranquillité suspecte ait pu me faire tant de mal. C’était souvent autour du désir que les désaccords devenaient des disputes homériques : ses remarques désagréables sur mes vêtements, les mots choisis mal à propos dans les moments les plus délicats. Et pourtant nous étions dévorés par l’envie de l’autre. « Baiser », comme il voulait que je dise sans aucune concession au sentimentalisme, nous réussissait tellement bien qu’à un certain point cela devenait excessif, malsain, cruel. Le sexe devait suivre un scénario, ou plutôt un canevas avec des indications de fond, auxquelles on ne pouvait absolument pas déroger. Les baisers sur le cou étaient des minauderies, surtout s’ils visaient à suivre une trajectoire prévisible vers son sexe, les sous-vêtements en dentelle désagréables au toucher, les chaussures à semelle compensée vulgaires, le soutien-gorge en été à proscrire. J’étais plus âgée que lui mais je me sentais une gamine, incapable d’imposer ma volonté dans le lit et hors du lit.

Fabrizio m’annonce, mais Riccardo ne semble pas réagir ; puis il se tourne et nous surprend d’un sourire béat :

« Je savais que tu la retrouverais. Salut Carla, comment vas-tu ? »

« Bien », répondis-je quelque peu confuse en avançant vers sa chaise et en lui posant une main sur l’épaule. « Et toi ? »

« Bah, que veux-tu, ils m’ont mis dans cet endroit minable. Ils n’ont rien compris. Des fiches cliniques qu’ils ont interverties, je crois. Les médecins : tous des débiles… »

« Mais il me semble que tu es bien ici, non ? »

« Non, je t’ai dit que je ne suis pas bien ici, Carla. De toute façon, je dois te parler de quelque chose. »

« Oui, je suis venue pour ça, Fabrizio me l’a dit. »

« Fabrizio peut rester, c’est un ami. Assieds-toi, Fabrizio, merci de m’avoir amené Carla. Tu as vu ? Elle est toujours belle. Mais il ne faut pas trop le dire aux femmes, sinon elles se montent la tête. Cette Sara qui vient toujours ici : elle est plus âgée que toi, mais j’ai vu comme elle te regarde : je crois que tu lui plais. »

Fabrizio a le geste d’impatience de celui qui a renoncé à se faire entendre et s’assied au pied du lit. J’approche une chaise de celle de Riccardo et je me mets en face de lui ; je fixe ses yeux bleus et lui souris. Il a toujours eu un regard doux, trompeur.

« Dis-moi, Ricky, je t’écoute. »

« Je dois te parler de Flora », annonce-t-il avec un étrange éclat dans les yeux et un léger tremblement dans la voix qui me met mal à l’aise.

« De Flora ? »

« Oui, nous devons résoudre ce problème. Carla, j’aimais Flora, je ne lui aurais jamais fait du mal. Nous pouvons en parler maintenant. Je sais ce que tu penses. C’est à cause de la lettre de Madame Jamieson, mais je n’ai plus revu Flora après cette nuit-là, et je ne lui ai jamais rien fait. J’ai un sale caractère, je me dispute avec les gens, je perds patience, mais je ne suis pas méchant. »

En me tournant vers Fabrizio je lis sur son visage une inquiétude que jusqu’à présent je n’avais pas discernée. Je comprends maintenant son insistance et lui réponds d’un regard dans lequel je cherche à exprimer toute ma perplexité.

«Ricky, pourquoi aurais-tu dû faire du mal à … Flora ? Où est Flora ? Comment va-t-elle ? »

« Tu penses que je lui ai fait quelque chose, je le sais. À cause de cette voisine et de sa lettre délirante. »

« Non… moi je ne pense rien. Parle-moi de la lettre. »

« Tu penses peut-être que l’ai fait pour me venger de ta fuite, mais je devrais vraiment être malade, tu ne crois pas ? Même si tu as voulu me quitter, même si j’étais furieux, même si tu as demandé de l’aide à cette voisine à moitié lesbienne, je n’ai pas fait de mal à Flora. Elle était partie d’elle-même, Flora, et pour autant que je sache, elle n’est jamais revenue. Et quand je suis allé au fond de la rue pour parler à cette foldingue de Jamieson, nous avons parlé normalement, comme si de rien n’était, mais pas de Flora. Carla, Flora est morte, ça, tu dois l’accepter. Elle est morte à coup sûr, Carla. »

« Pourquoi penses-tu que Flora est morte ? »

« Carla… Sois raisonnable… »

Fabrizio me fait signe de continuer.

« Mais…, écoute Ricky, quel âge avait Flora ? Je n’arrive pas à me rappeler. »

« Je ne sais pas exactement. Moins de sept ans. »

« Ah, elle était petite. Elle allait à l’école ? »

« Tu plaisantes ? Que diable veux-tu dire par “elle allait à l’école” ? Toi, tu l’y aurais même envoyée, cette tête de bique. »

Fabrizio me dévisage d’un air implorant : il veut une explication. Je me lève et m’approche de la table, j’effleure les livres qui l’encombrent, j’en caresse les couvertures : Fugitives. Je l’ouvre, le feuillette rapidement : maintenant je sais, je sais ce que je cherche.

« Tu l’as lu récemment ? »

« Quoi ? »

« Celui-ci : Fugitives, d’Alice Munro. »

Il ne répond pas : il reste là, avachi et muet, comme un pantin auquel on aurait coupé les fils. Je pose la même question à Fabrizio qui reste un moment pensif avant de répondre :

« C’est un cadeau d’anniversaire de l’an dernier. Il a toujours dévoré les livres. Mais je ne crois pas qu’il lise en ce moment, il n’y arriverait pas. Je crois que cela fait un moment qu’il ne lit plus. »

Le livre ouvert, je m’approche de Fabrizio et je le pose sur ses genoux. Je continue à converser avec Riccardo, qui me répond distraitement, par bribes : son histoire ne l’intéresse plus trop.

J’indique à Fabrizio une page écrite en italiques : la lettre de Madame Jamieson à Carla.

J’attends qu’il lève les yeux, qu’il me montre qu’il a compris : Carla, ce n’est pas moi et Flora est pour de bon une biquette, une chèvre, avec cornes et sabots.

Je me mets derrière la chaise de Riccardo, lui pose les mains sur les épaules, me penche sur lui, dépose un baiser et lui susurre à l’oreille :

« Bref, en somme, rien à faire, même dans tes délires séniles, je n’arrive pas à être plus importante que tes livres, vieux con. »

 

 

 

 

 

Insomnies

 

Il est quatre heures depuis une demi-heure et Teresa se retourne dans ses couvertures, agrippée à un bien-être décoloré, désormais interrompu par la brusque certitude d’être en train de rêver. Elle essaie de ressaisir des sensations qui se sont évaporées, puis renonce et s’assoit dans son lit, bien décidée à accueillir avec fatalisme l’insomnie printanière : les nuits courtes commencent et il ne servirait à rien de résister. Elle tire du cartable de cuir effondré contre la table de chevet un paquet de copies d’examen lignées aux graphies déliées et empoigne le crayon rouge et bleu emblème de son autorité sur les auteurs de ces copies.

 

Nietzsche disait que les Grecs étaient supérieurs parce qu’ils avaient inventé le dionysiaque et l’apollinien. C’était quelqu’un de tranquille, qui lisait les tragédies, mais l’une de ses amies s’était mise à exposer sa philosophie en racontant alentour qu’il était antisémite si bien que les nazis l’avaient pris pour l’un d’eux. Cette mauvaise réputation a duré pas mal d’années et même après la guerre les gens disaient du mal de Nietzsche en prétextant que le nazisme était un peu de sa faute. Mais aujourd’hui nous savons que ce n’est pas vrai.

 

Si l’on prend pas mal de raccourcis, ce n’est pas qu’il ait tort, se dit Teresa. Ce sont ces copies qui la mettent le plus en difficulté : pour comprendre, il a compris, au moins quelque chose, mais il l’exprime avec le lexique, la syntaxe et la précision conceptuelle d’un gamin de douze ans, bien qu’il en ait dix-neuf. Dix-neuf ans. Teresa essaie de se souvenir de ce qu’elle faisait à dix-neuf ans. Elle lisait, elle étudiait, elle aidait sa sœur à faire ses devoirs… Une intello, comme on dirait aujourd’hui, une naze, comme on disait à son époque. Matteo, par contre, à en juger par les appréciations griffonnées sur les murs et par ses initiales gravées sur les bancs des trois sections, est une petite célébrité au Lycée Classique d’État Giacomo Leopardi.

Comment les concepts énoncés pendant trois de ses meilleurs cours ont-ils pu se transformer en ce verbiage ? Quel en est le processus ? Y a t-il une phase où on puisse l’arrêter, le corriger et le hausser à des horizons plus élevés ? Matteo est éveillé, éveillé et ignorant, mais suffisamment riche pour que son ignorance ne compte pas ; il l’était en Seconde et il le sera après le Bac. Elle sent qu’elle n’a rien fait ou bien peu pour lui, tout comme pour les autres : à part quelques rares exceptions, l’école reproduit les segmentations sociales existantes et Teresa est consciente de les avoir fidèlement décalquées. Matteo continue à mépriser la culture avec la ferveur de chef d’entreprise vénète transmise par ses parents) ; Elisa, la fille d’un collègue que tout le monde craint, est restée une bosseuse, exempte de vie sociale ; Luca sera recalé pour la troisième fois, car pour la troisième fois il a séché vingt-cinq pour cent des cours et les soixante-quinze restants il les a passés à somnoler au dernier rang. Plus grands, plus forts, plus beaux, mais ce sont là des évolutions déterministes sans originalité de ce qu’ils étaient depuis le début et des anticipations prévisibles de ce qu’ils seront. Elle s’est bornée à coller un post-it avec quelques remarques philosophiques dans une aire indéterminée de leur cerveau, mais un coup de vent suffirait à le faire s’envoler.

Teresa voudrait se lever, mais elle craint que les bruits en provenance de sa chambre ne réveillent sa sœur. De la pièce située à l’autre bout du couloir en face, lui parvient, imperceptible, sa respiration régulière : en alerte depuis sa dernière grippe, elle dort avec la porte entrouverte. Depuis plusieurs jours elle lui impose d’affectueuses et inquiètes attentions que Teresa n’a pas la force de repousser : un simple virus gastro-intestinal qui a duré vingt-quatre heures est devenu le prétexte pour réduire ultérieurement l’étroit espace vital laissé par leur vie en commun.

Teresa a une technique éprouvée pour ne pas réveiller Alessia : se déplacer dans le noir et tousser pour masquer le grincement produit par les ressorts au moment où le matelas est allégé de son corps. Elle connaît bien sa chambre et ne risque pas de se cogner à quelque chose. Sur sa chaise, en sûreté face à son bureau, la porte enfin fermée, elle allume la lumière, ouvre son portable, coiffe ses écouteurs et écoute à volume raisonnable une chanson sirupeuse que diffuse une radio choisie au hasard. La lampe orange en forme de champignon héritée de la vieille maison de ses parents éclaire avec douceur son visage en faisant briller ses yeux noirs et ses cheveux lisses qu’elle se met à peigner avec paresse. Elle n’a pas envie de continuer à corriger les devoirs de philo. Elle n’ira pas en classe demain ; Alessia a obtenu un certificat médical de sept jours d’un jeune médecin ahuri qui lui fait la cour : un complot, un complot bienveillant. Elle se regarde dans la glace : son visage lui plaît, spécialement avec cette lumière. Elle force un sourire pour vérifier la façon dont la peau se ride autour des yeux : encore rien de grave, rien que de petits signes effacés en un instant par une expression plus sérieuse. Elle ressemble à sa mère, à sa tante, à sa grand-mère, des femmes méditerranéennes aux yeux profonds et langoureux et aux chevelures épaisses, noires, brillantes. Elle porte une nuisette sophistiquée, toute en dentelles, d’où déborde une poitrine généreuse.

Giovanni a soif et chaud et une érection naissante. Il est réveillé depuis une bonne demi-heure et, sur le dos, les bras le long du corps, il passe en revue tour à tour les meubles de la chambre en les rendant plus nets à chaque mise au point. Il a laissé trop de veilles allumées qui consomment inutilement de l’électricité. Il s’était imposé une rigueur énergétique absolue et une hygiène électromagnétique irréprochable, mais il n’a même pas éteint le wifi. Depuis une semaine il s’endort d’un coup assez tôt et se réveille en pleine nuit, en proie à une étrange agitation. Ce doit être la consommation vespérale de farines blanches : il semble que ce soit délétère pour la digestion, le métabolisme et le vieillissement cellulaire. Des poisons autorisés et même préconisés. Cette pensée le rend anxieux, comme les émissions du TG2 Santé sur la prostate ou les reportages sur la crise économique et le chômage : il devrait se mettre à manger des farines intégrales ou de kamut, mais il n’arrive pas à se faire à cette consistance cartonneuse et à l’arrière-goût de cellulose.

Peut-être le rêve qui l’a réveillé était-il érotique. Mais pourquoi cette angoisse indéfinissable ? Non, même si ne lui est restée qu’une impression sans justification, il sait qu’il s’agit d’un cauchemar ; l’érection est arrivée après, avec l’ennui et la frustration de ne pas parvenir à se rendormir. Il s’est mis à titiller sa libido par défi, comme pour s’assurer d’être encore vivant. Le fantasme avec sa collègue Marzolla qui durant la pause repas lui caresse la braguette sous la table en continuant la conversation avec Ferro et Brandolese fonctionne encore. Il fonctionne, mais il aurait besoin d’un petit stimuli visuel… Il a beau se concentrer sur le balancement rythmique de ses spectaculaires nichons, la turgescence reste timide et peu fonctionnelle. Le physique idéal, celui de ses premiers fantasmes pubères, Giovanni le retrouve chez sa collègue Marzolla, qui, de son côté, n’éprouve ostentatoirement aucun intérêt pour lui. Menue, les cheveux noirs et épais, des yeux sombres et profonds, mais surtout ferme et excitante d’une manière qui ne pourrait guère ne pas attirer l’attention (même si elle ne s’obstinait pas – comme elle le fait – à porter d’amples décolletés et des jupes moulantes), Silvia Marzolla est une variation sur le thème de la superbe Carlotta, son premier et si douloureux amour. Elle en porte même le parfum : un arôme au chèvrefeuille en vente depuis vingt ans.

Il capitule, se lève, éteint la veille du magnétoscope puis celle de la télé et de la chaîne stéréo, prend son portable sous le bras, descend à l’étage du dessous et s’installe sur le canapé gris du salon à la lumière de l’abat-jour de la table basse.

Il s’efforce de trouver l’envie. Depuis quelques mois, il a un rapport intime, assidu avec un nouveau site pornographique dont il apprécie la classification minutieuse. Il ne cherche pas des situations particulièrement originales ; c’est le corps, le type de corps qui fait la différence : la poitrine doit avoir une pesanteur élégante et naturelle, les fesses une plénitude lunaire. La vulgarité ne l’excite pas : tout ce déferlement de défonçages l’ennuie et c’est pourquoi, une fois trouvée la vidéo adéquate, il lance le streaming en ayant soin de couper le son. L’homme aussi doit avoir son élégance ou du moins ne pas être répugnant. La femme, outre qu’elle doit correspondre à ses canons esthétiques ne peut être vêtue de manière caricaturale, ne doit pas avoir de couettes ni se faire passer pour une teenager, elle ne doit pas écarquiller les yeux comme en proie à une crise d’épilepsie, ne doit pas porter de chaussures avec des semelles ridicules, ni des ongles griffus, ni des tatouages trop voyants. La double pénétration qui, à vingt ans, contraint à la fréquentation embarrassée des vidéothèques, lui paraissait le summum de la transgression, est devenue une routine plutôt insipide et il préfère deux femmes qui prennent amoureusement  soin d’un seul homme : il est plus facile de s’identifier, plus satisfaisant d’imaginer qu’un jour cela puisse lui arriver pour de vrai. Le succès relativement récent de la catégorie « MILF » le laisse plutôt perplexe : l’idée de pénétrer une amie de sa mère ayant passé les 55 ans continue à lui sembler peu érotique, mais il apprécie que la réhabilitation de ce fantasme offre à toutes des opportunités, y compris aux femmes avec des formes lasses de concurrencer la force de gravité. Les asiatiques lui semblent des gamines, les femmes voilées le font se sentir coupable autant et peut-être plus que celles attachées ou dominées. Il a appris avec stupeur sur un article américain que la catégorie « brutal » est parmi les plus prisées par les femmes. Il ne lui viendrait jamais à l’idée de cliquer sur « naines », « femmes enceintes », « fétichistes » ou « poilues » et il est heureux de constater que la catégorie « bizarre », en vogue durant les années Quatre-vingt-dix et dans laquelle il ne s’est jamais aventuré de peur d’assister à quelque performance zoophile, n’existe plus.

Peu importe que la navigation entre fesses, orifices, langues et pénis dressés soit fructueuse ou pas, Giovanni sait qu’à la fin de son périple il éprouvera une sensation déplaisante, d’accoutumance et de dégoût : c’est la surabondance et la facilité d’accès à tout ce matériau qui finissent toujours par lui donner la nausée. C’est un peu comme le dépaysement hébété qu’il ressent dans les immenses hypermarchés de banlieue : toutes ces lessives, chacune avec une fonction différente tous ces végétaux exposés en même temps sans une logique saisonnière, les pastèques avec les kakis, les raisins avec les fraises… Au fond, c’est ça qu’il attend aujourd’hui d’un supermarché et il serait déçu de ne pas y trouver tout cela, mais une fois devant les rayonnages il éprouve un vertige, un égarement, l’urgence d’accomplir un choix rapide et précis, en conflit avec le pur plaisir de tergiverser, de tout examiner, de tester. Il perd trop de temps dans les supermarchés, de même que sur les sites pornographiques, car ensuite, à y regarder de plus près et plus attentivement, il pourrait y avoir quelque chose de mieux, toujours.

La pornographie se fonde sur des conventions implicites : le spectateur ne doit pas se demander si la fille vissée sur un pénis monstrueux parvient à éprouver une quelconque forme de plaisir dans la position acrobatique où elle se trouve. Il faut suspendre le jugement, faire « comme si c’était pour de vrai », mais au lieu d’aiguiser sa foi en des choses indémontrables ce processus a rendu Giovanni de plus en plus sceptique : peut-être qu’il n’y a vraiment rien, même pas la fille, même pas ses seins, son vagin, son cul offert, son mascara qui dégouline.

« Aujourd’hui ça ne marche vraiment pas », pense t-il en se levant du canapé pour se préparer une tisane. À la lumière de l’abat-jour, l’appartement a un air propre et bien rangé qui le détend. Le jour ne s’est pas encore levé sur les miettes que personne n’a ramassées, ni sur les quelques couverts cachés au fond de l’évier.

Il ne veut pas renoncer tout de suite : c’est quand même une demi-érection, un événement à ne pas négliger ces derniers temps. Quelques semaines auparavant, sur le conseil de son ami Tiziano, il a créé un compte sur un site bizarre, qu’il n’a jamais eu le courage de fréquenter ; mais peut-être est-ce là la nuit adéquate, car il se sent en équilibre entre l’euphorie et le désespoir.

Il se rassied sur le divan et cherche à se rappeler le mot de passe alambiqué qu’il a fourni quelques jours avant pour créer le compte. Voilà, ça marche, il voit son visage sur l’écran, mais il éteint tout de suite : il a besoin d’un coup de peigne et d’une lumière plus clémente. Il revient de la salle de bain les cheveux mouillés et disciplinés et oriente la lampe et la webcam de manière à ne pas mettre en évidence les détails du visage comme dans un examen dermatologique.

Giovanni ne sait pas ce qu’il cherche, mais il sait exactement ce qu’il ne veut pas trouver et se tient prêt, le doigt sur le bouton gauche de la souris, pour l’éviter : un homme nu, le pénis en érection, qui le regarde droit dans les yeux, voilà ce qu’il ne veut pas. Dans un film porno, un acteur qui regarderait la caméra serait déstabilisant pour le spectateur ; pourquoi une personne réelle, un inconnu, le serait-il moins ? Des visages anonymes défilent, la plupart des hommes, peu de femmes et qui ne lui inspirent aucun intérêt, ni sexuel ni humain. Il passe d’une webcam à une autre de manière tellement rapide qu’il ne se rend compte que trop tard qu’il a laissé passer deux filles à demi nues qui lui faisaient des clins d’œil. Trop nues et trop de clins d’œil, peut-être. Comment se présenter à une fille de vingt-cinq ans en string qui se titille avec une improbable nonchalance le bout des seins ? Inutile, il est trop vieux pour ces choses-là et se sent ridicule. Il devrait aller au lit et essayer de dormir. Puis, tout à coup, l’irréparable : il a croisé trois érections à la file, l’une accrochée à un culturiste avec chapeau et masque de Zorro et les deux autres banalement ancrées à des corps dévêtus. Des physiques d’employés de banque, songe-t-il, même s’il n’a jamais vu d’employé de banque nu. Il sort du chat mais ne se déconnecte pas tout de suite. Il découvre avec soulagement que l’on peut consulter les profils off line et même faire des recherches : femme, âge compris entre 25 et 35 ans, mieux si d’une autre ville et d’une autre région que la sienne, d’une autre planète si possible. Sur les photos de profil elles ont toutes l’air belles. Pourquoi sont-elles insignifiantes en chat ? Et puis brusquement, un coup au cœur : la collègue Marzolla. Aurait-elle fait semblant de vivre à Trévise et d’avoir choisi comme pseudonyme Erato ? Mais non, ce n’est pas la collègue Marzolla… Elle lui ressemble beaucoup toutefois… Erato… Qu’est ce que ça peut bien vouloir dire ? On dirait un nom de mec… Il ne manquerait plus qu’un trans. Trente-cinq ans, célibataire, centres d’intérêts… littérature classique ? En quel sens, « classique » ? Cinéma d’auteur… Truffaut ? Rohmer ? Bah. Fellini, il connaît, il a vu La Dolce vita et s’en rappelle même un peu, au cas où ça servirait…

Salut, tu es très belle. Tu as un profil plutôt atypique pour cet « endroit », Erato… À quelle heure peut-on te retrouver en chat ? Peut-être pas à cinq heures du matin…

Il se lève pour se préparer une autre tisane. Il immerge la dosette et embrasse d’un regard satisfait le salon : il a belle allure, moderne sans être froid. Tandis qu’il sirote prudemment, un petit coup de sonnette le surprend, un son inattendu qu’il comprend provenir du PC. Il se rassied sur le canapé. Erato a répondu :

Parfois on peut me trouver même à cinq heures du matin. Elle est bien, la photo de ton profil. Où étais-tu ?

Salut Erato ! En Sardaigne, cet été. On se voit en chat ?

Et c’est ainsi que Giovanni découvre qu’Erato est un nom mythologique ; pas d’un guerrier barbu, mais d’une muse. Et il découvre aussi qu’Erato est une prof de philosophie et d’histoire et qu’elle réagit à ses boutades avec un rire franc et maternel qui secoue son décolleté généreux. Teresa s’étonne de rire autant avec un inconnu et se demande si Giovanni n’aurait pas vraiment envie de bavarder et c’est tout. Elle commence à se sentir à son aise et à cesser de se demander comment mener le jeu jusqu’au bout au cas où il en viendrait à la solliciter. Giovanni dit à Erato qu’elle a un beau visage, de belles lèvres et de merveilleux cheveux, lui arrachant un sourire timide qui l’excite. Il n’ose pas encore lui parler de ses seins, mais il y pense, les reluque, les désire. Teresa abaisse les bretelles de sa nuisette et Giovanni se sent troublé comme un adolescent. Elle dénude d’abord un sein puis l’autre en montrant le contraste entre l’aréole large et violacée et la peau plus claire. Teresa est vraie, c’est une vraie femme, et elle est en train de s’offrir à lui : « la pornographie ne pourra jamais concurrencer cela », pense-t-il satisfait et il remercie de tout cœur son ami Tiziano qui l’a convaincu de se livrer à cette expérience.

Giovanni a quelque doute sur les codes : l’érection qui est en train de tendre l’élastique de son boxer est-elle à partager ? quand ? que doit-il lui dire ?

– Tu m’excites, tu ne sais pas combien tu m’excites…

– Montre-moi…

Elle a dit « montre-moi » : elle veut voir. Et durant un instant il se sent comme à seize ans en train de faire ses premières armes, paralysé par des considérations sur la longueur, la grosseur, l’angle d’attaque… Rien que la vue, aucun autre moyen pour l’exciter, ni les mains, ni les bras, ni la bouche… Il regarde soucieux son entre-jambes : normalement pourvu ; cela devrait aller… aucune ne s’est jamais plainte, mais la webcam tend à rapetisser… Doit-il abaisser la caméra ?

– Non, non, mets-toi debout, enlève ton tee-shirt… Oui, oui, comme ça… Tu es bien fichu… Continue, continue…

Giovanni la contente, un peu confus. Il ne pensait pas qu’une femme puisse éprouver du plaisir de cette façon. Pour un instant, le trouble de cette découverte l’excite et éloigne le sentiment de ridicule, mais passées quelques minutes il éprouve un soupçon et de l’embarras : combien de temps devra-t-il continuer ? N’est-elle pas en train de se moquer de lui ? Elle halète et semble occupée à quelque caresse érotique dissimulée, mais si tout ça n’était qu’une farce ? Une blague de Tiziano ? Et si ses amis apparaissaient tout à coup en ricanant ?

– Et maintenant à toi, dit-il brusquement en se rasseyant.

Teresa se fige net, rajuste tant bien que mal sa nuisette sur sa poitrine et approche sa main de la webcam. Giovanni ne voit plus maintenant que sa paume ouverte.

– Eh, que fais-tu ? Tu éteins ? Non, n’éteins pas ! Attend ! Ça ne fait rien si tu ne veux pas, ça ne fait rien…

La main s’arrête, hésite, puis revient se poser sur le bureau en laissant libre le champ visuel. Le visage, les épaules, le décolleté défait réapparaissent au centre de l’écran.

– Ça va aussi comme ça. Tu es magnifique, tu sais ? Tu es fâchée ? – demande-t-il avec un sourire conciliant.

Teresa secoue la tête.

– Reste calme, tu veux ? Tu n’as pas envie, tu as honte ? Tu sais… c’est bizarre pour moi aussi, je ne l’ai jamais fait avant. Tu as honte ?

Elle fait de nouveau non avec la tête.

– Alors dis-moi, c’est quoi ? Je suis allé trop vite ?

Tout en restant assise et en continuant à regarder la caméra, Teresa recule en glissant, sans faire de bruit. Giovanni n’a pas le temps d’identifier comme anormal le mouvement fluide et sans à-coups avec lequel l’image s’éloigne de l’écran que déjà un détail visuel irréfutable le contraint à en comprendre la raison : deux grandes roues apparaissent sur les côtés de la chaise. La paume réapparaît tout près de la webcam et l’éteint. Quelques secondes après, Erato n’est plus en ligne. Giovanni fixe l’écran, ahuri. Puis il se lève et marche dans le salon. Si sensuelle, si posée, si… normale. Il avait eu l’impression de la rencontrer dans un espace réel, de… de… de… Il est troublé : le passage de l’excitation à la surprise a été brusque. Il tremble, couvert de sueur froide. Il lui est arrivé quelque chose d’irracontable. Il se prépare une troisième tisane.

Une musique impertinente le surprend, la dosette en l’air et le regard bouleversé. Ça vient de la chambre : il est sept heures et s’il n’avait pas pris un jour de repos il devrait se lever et se précipiter dans la salle de bain pour se raser. Il pose le sachet de l’infusion près de la tasse et monte à l’étage du dessus.

Mais le réveil se tait juste au moment où Giovanni se replonge dans la pénombre. Immobile, il fixe avec embarras la couette repliée sur la moitié vide du lit. Sur l’autre, une masse oblongue se soulève et s’abaisse imperceptiblement. Les yeux désormais habitués à l’obscurité distinguent un bras rivé à la table de chevet et une main posée sur le téléphone portable depuis peu réduit au silence. C’est une main jeune de femme aux doigts élégants, aux ongles soignés, avec une fine alliance de brillants qu’il ne peut deviner dans la demi-obscurité mais qu’il sait être à cet annulaire depuis quatre ans, un peu large. Il s’assied  du côté occupé du lit et fait glisser la couette pour étudier le profil endormi, les lignes parfaites, angéliques, les boucles blondes répandues sur l’oreiller, le cher minois boudeur refermé dans son sommeil têtu. Puis il accomplit le geste que lui inspirent toujours les traits purs de ce visage : il y pose délicatement les lèvres. Sur le front.